Une histoire ancienne qui reste à défricher

Fragments de céramique du Bronze Final (vers 1000 av. J.C.) découverts en 2010 (photo : Pôle Archéologique Interdépartemental Rhénan).

Fragments de céramique du Bronze Final (vers 1000 av. J.C.) découverts en 2010 (photo : Pôle Archéologique Interdépartemental Rhénan).

Pendant longtemps, la connaissance du passé ancien de Marckolsheim s’est limitée à des découvertes, faites en 1913, de deux tombes de l’époque de La Tène (ou Second Âge du Fer, entre 500 et 50 av. J.- C.), dans lesquelles on avait trouvé des bracelets de bronze. De fait, le site fut longtemps considéré comme un « no man’s Land » archéologique pour l’époque de la préhistoire (Paléolithique alias « âge de la pierre taillée », jusque vers 9.000 av. J.- C., et ensuite Néolithique alias « âge de la pierre polie », avec l’apparition de l’agriculture) et de la protohistoire (à partir de 2.500 ans av. J.- C. : âges du Cuivre, puis du Bronze et du Fer). Les sites de hauteur occupés depuis longtemps sur la rive droite du Rhin (Limberg, Sponeck), à proximité immédiate du fleuve, surplombant des gués probables, laissaient cependant présager que l’histoire du site de Marckolsheim était au moins aussi ancien.

Les fouilles archéologiques effectuées en 2009 et 2010 par le Pôle Archéologique Interdépartemental (PAIR) au lieu-dit Schlettstadterfeld, à la sortie Nord de Marckolsheim, le long de la route de Sélestat, sont venues confirmer que l’homme s’est implanté sur cette terrasse à l’abri des inondations dès les temps les plus anciens. Elles ont en effet mis au jour des structures (fosses, puits, vestiges de bâtiments), des objets (céramiques, outils, bijoux) et même des sépultures (pour le Hallstatt), remontant au Néolithique final (Campaniforme : vers 2800 – vers 2200 av. J.-C.), Bronze final IIIa (vers 1060-950 av. J.-C.), Bronze final IIIb (vers 950-800 avant J.-C.), Hallstatt C (800-625 av. J.-C.) et La Tène finale (vers 120-50 av. J.-C.), à la fin de l’époque gauloise.

L’occupation ancienne de Marckolsheim, à l’instar d’autres communes des environs (ex. nécropole de Mussig, tumuli d’Elsenheim, nécropole funéraire du 6e siècle av. J.C. de Heidolsheim-Ohnenheim…) se confirme donc aujourd’hui. On relèvera aussi que la commune est située sur le fameux et très ancien Landgraben, à une frontière culturelle (sur le plan archéologique, avec par exemple des types de céramiques différents) entre le Nord et le Sud de l’Alsace (frontière qui se prolonge d’ailleurs sur la rive orientale du Rhin), avec des territoires correspondant, à l’époque gauloise, au peuple des Triboques sur ce qui est aujourd’hui le Bas-Rhin, et à celui des Rauraques sur ce qui est aujourd’hui le Haut-Rhin.

Nous avons émis l’hypothèse (conférence lors de l’assemblée générale de MLM en 2011, texte dans La Mémoire du Loup n°2 de 2012) que le nom de Marckolsheim – première mention sous la forme Marcolfesheim vers l’an 900 – pourrait rappeler, via un possible Mark-Wolfisheim - un ancien nom de lieu gaulois très fréquent en France, du type Equoranda/Igoranda, toujours situé à la frontière entre les Civitas (« cités » soit les « pays ») des grands peuples de la Gaule. Ce nom gaulois, qui signifie « limite juste », que l’on retrouve parfois sous sa forme latine Fines, aurait perduré, traduit, dans le terme germanique équivalent Marka, accolé à Wolfisheim, nom de la localité du clan d’un chef germanique nommé Wolfo. Car il va de soi qu’à l’époque la frontière n’était pas sur le Rhin, mais bien sur le Landgraben, qui sépara ensuite, au Haut Moyen-Âge le Nordgau et le Su(n)dgau, les diocèses de Bâle et de Strasbourg, les landgraviats de Basse et Haute Alsace, et enfin, depuis la Révolution, les deux départements.

Les deux routes qui se croisent à Marckolsheim, évoquées plus haut, sont réputées avoir été des voies romaines. Mais rien n’est venu pour l’instant réellement confirmer une présence romaine sur place. Il n’existe guère qu’un article, écrit en 1947, affirmant que lors de fouilles réalisées par les archéologues allemands pendant l’Occupation (sans doute préalablement aux travaux de reconstruction après les destructions de 1940), le « tracé d’un castellum » aurait été dégagé. Mais aucun compte-rendu n’en subsiste malheureusement.

Une ville médiévale à redécouvrir

Toute l’époque gallo-romaine et l’époque germanique (le Haut Moyen-Âge) représentent donc pour nous de longues pages blanches qu’il reste encore à remplir. La continuité de la présence humaine, notamment après le passage du Rhin par les Alamans et les Francs (à partir du 3e et 4e siècle ap. J.- C.) est cependant confirmée par la découverte, à la fin du 19e siècle, de quelques tombes franques et mérovingiennes (5e – 8e siècle) dans les environs proches de la localité, et surtout par le nom même de la ville, toponyme germanique se terminant en –heim, typique des premiers villages créés ou occupés par les nouveaux maîtres du pays. La première mention incontestable ne date cependant que des environs de l’an 900, le document plus ancien citant Marckolsheim réputé dater de 770 étant en fait un faux plus tardif.

Il est clair que le bourg originel se trouve sous les maisons et rues actuelles, ce qui rend fort aléatoire la possibilité d’en trouver les traces. Mais certains indices (la densité des ruelles, la forme des grands ensembles parcellaires, le fait que la zone aux environs de l’actuelle Salle des Fêtes - ancienne « église provisoire » - portait intra muros le nom de Brühli, qui renvoie à une zone humide et marécageuse…) montre qu’il se situait vraisemblablement dans les limites suivantes : à l’Ouest la rue principale, au Nord la butte sur laquelle se trouvait l’ancienne église gothique rasée dans les années 1830, à l’Est la Mittelgass dans sa partie centrale, et au sud la rue de l’Hôtel de Ville, voire la rue du Maréchal Leclerc (Tschoppengassel).

Noyau-ancien-de-MarckolsheimMarckolsheim est mentionnée dans plusieurs chartes à partir du 12e et surtout du 13e siècle. Le premier document essentiel date de 1259 : le bourg appartient alors aux Habsburg (famille comtale d’origine suisse largement possessionnée en Haute-Alsace et qui accèdera à la dignité impériale peu après, en 1279, avec Rodolphe Ier) qui le tiennent en fief de l’abbaye de Murbach. A l’origine avoués (seigneurs protecteurs militaires et juridiques d’une institution ecclésiastique), les Habsburg récupérèrent en fait pour leur compte de nombreux biens appartenant au départ à cette abbaye de Murbach.

Date majeure pour la cité : le 27 décembre 1294, le comte Rudolf von Habsburg-Laufenburg vend à l’évêque de Strasbourg, Conrad III de Lichtenberg, le village de Marckolsheim. Et cinq ans plus tard, le 6 mars 1299, à la demande dudit évêque, l’empereur accorde à la localité les « libertés, privilèges, droits » qui font d’elle une ville au sens juridique strict du terme.

C’est sous l’évêque Johann I von Strassburg (en place entre 1306 et 1328) que la ville est ensuite entourée de murs, avec probablement en même temps le creusement du fossé, le Stadtgraben (cité en tout cas en 1376). Mais contrairement à ce qui a parfois été écrit, aucun château n’y a jamais existé.

L’histoire de la ville médiévale et de ses remparts est également encore à écrire, mais s’annonce prometteuse. La ville est incendiée en 1444 par les Armagnacs. Un second fossé est creusé en 1590, correspondant peut-être à la levée de terre encore partiellement visible aujourd’hui, fort probablement comme protection supplémentaire contre l’artillerie qui s’est alors développée.

Au sortir de la Guerre de Trente Ans (1618-1648), la ville est largement détruite, comme de nombreuses localités alsaciennes, et son enceinte est sur le point de s’écrouler. En 1710, les deux uniques ouvertures dans la muraille, la Porte de Strasbourg au Nord et la Porte de Brisach au Sud, sont décrites comme « rasées à moitié ». En très mauvais état, à l’état de ruines comme ce qu’il restait du rempart, ces portes furent définitivement rasées en 1835.

Un bourg à la riche activité

Passés les troubles des 15e, 16e et 17e siècles, Marckolsheim va profiter de l’expansion générale du 18e siècle, en tirant bénéfice de sa position à un carrefour de routes, avec un passage sur le Rhin, et de son importance administrative et commerciale.

Un péage sur la route est mentionné dès le 14e siècle, et le marché qui se tient dans la ville est attesté déjà autour de 1345. Marckolsheim accueille un chef-lieu de bailliage, jusqu’à deux notaires, un hôpital (depuis le Moyen-Âge), une poste aux lettres et une poste aux chevaux, plus tard un tribunal, une perception, des gendarmes, des douaniers (le Rhin est franchi sur un bac jusqu’à la construction d’un pont de bateaux en 1873). Au 19e siècle, on y cultive notamment le chanvre, le tabac et le houblon, ainsi que le blé et le maïs, et on y élève des chevaux (un dépôt du haras de Strasbourg y existe au milieu du siècle). En 1804, alors que la ville compte 1510 habitants, on y trouve plusieurs blanchisseries pour toiles (activité qui amènera la naissance d’une importante filature), une fabrique de chandelles, une chaudronnerie, deux tuileries et briqueteries, une poterie de terre, sans oublier les moulins, déjà anciens. Une savonnerie est mentionnée dans un répertoire de 1844 et il y a aussi des huileries. Dans la seconde moitié de ce siècle il y aura même un facteur d’orgues réputé, en la personne d’Antoine Herbuté, ainsi qu’un élevage de vers à soie. De nombreux commerces sont tenus par des juifs, la forte communauté israélite représentant par exemple 100 personnes sur les 1994 habitants en 1826. Il y a également deux médecins, un pharmacien et un vétérinaire. De nombreux commerces (épiceries, mercerie, quincaillerie, …) accueillent les clients des alentours, sans oublier également les brasseries, restaurants et hôtels.

Le Canal du Rhône au Rhin, terminé en 1832, apportera un surcroît d’activité, ainsi que, plus tard, la construction d’une centrale thermique pour la production de l’électricité, alors une des plus importantes d’Alsace, achevée fin 1911. Un télégraphe est construit en 1878 et en 1886 est inauguré le Riedbahn, ligne de tramway à vapeur (chemin de fer à voie étroite) de Strasbourg à Marckolsheim, qui sera électrifiée en 1925, puis remplacée en 1938 par une ligne de bus. Une voie ferrée Colmar-Marckolsheim est également ouverte en 1890 (également remplacée, en 1930, par un service d’autocars).

Le choc de 1940 - Une nouvelle destinée

Devant la menace croissante d’une revanche allemande, la France commence à construire la Ligne Maginot vers 1930. Marckolsheim, couverte par plusieurs casemates d’importance, accueille, dans des casernements installés route d’Elsenheim, une garnison détachée du 42e Régiment d’Infanterie de Forteresse de Neuf-Brisach, rattaché au « Secteur Fortifié de Colmar ».

Alors que la population a été évacuée, depuis le 1er septembre 1939, vers Le Bugue, en Dordogne, et que l’armée allemande s’apprête à entrer dans Paris, un ouragan de feu déferle sur Marckolsheim du 15 au 17 juin 1940, lors de l’offensive Kleiner Bär, opération de franchissement du Rhin par l’ennemi destinée à ouvrir un second front. Les équipages des casemates françaises résistent avec héroïsme, mais finissent par être submergés sous le nombre. La ville est largement réduite en cendres, détruite à 80 %. Des joyaux du patrimoine architectural de la cité disparaissent, comme l’ancien pavillon de chasse du Cardinal de Rohan, ou une maison à colombages datée de 1599, qui venaient tout juste d’être inscrits à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques.

Rentrés du Bugue en octobre 1940, les habitants vont vivre pendant de longues années, et encore après la guerre, dans une cité provisoire de baraquements en bois, la Siedlung. Le 30 juin 1941, les Allemands commencèrent les travaux de ce qui devait être une « ville-modèle » (Mustergemeinde) de « l’Ordre Nouveau », pour leur Reich qui devait durer « mille ans ». Ce projet fut interrompu avec l’évolution de la guerre, mais il en reste les fameuses Erbhöfe (fermes héréditaires), qui forment aujourd’hui le quartier de la Cité Paysanne, inscrit à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 2012. La ville souffrit une nouvelle fois lors des combats de la libération de la Poche de Colmar, en janvier-février 1945.

Dans le difficile après-guerre, l’économie locale fut dopée par la construction, de 1957 à 1961, du barrage hydroélectrique sur le Rhin. A cette occasion fut construite, dans la forêt du Rhin, la « Cité 14 », une cité provisoire, destinée à accueillir 4000 personnes, à savoir les nombreuses familles d’ouvriers travaillant au gigantesque chantier du barrage et des centrales de Marckolsheim, Vogelgrün, Rhinau et Gerstheim. Dans cette « ville sœur » de Marckolsheim existèrent tous les commerces et services dont pouvait avoir besoin la population.

Il y a 40 ans, Marckolsheim fut au cœur de l’actualité par le combat exemplaire de la population contre l’implantation d’une filiale des Chemische Werken München (CWM), qui aurait dû produire du stéarate de plomb extrêmement polluant et nocif. Cette lutte contre les CMW est considérée comme un exemple même de la lutte écologique pacifique, qui inspira notamment beaucoup nos voisins allemands.

Aujourd’hui, Marckolsheim est devenu une ville où il fait bon vivre, avec un équilibre entre nature et économie. Le Ried n’a jamais été aussi attrayant.
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